Edito : le bal des temporalités

Publié le 28 February 2018 par Equipe presse.

Le bal des temporalités

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L’expérience du temps ne doit pas être simple à catégoriser en sciences sociales car elle suppose de se confronter à des paramètres multiples et labiles, excédant les mesures chronologiques et chronométriques. Sous l’angle de la vie matérielle qui a fait l’objet de recherches historiques plus précises à partir de l’Ecole des Annales, on a recentré les questions autour des rythmes des travaux et des jours dans les villes et les campagnes, les ateliers et les usines, autour du temps évenementiel et du temps long, en faisant émerger les réalités d’une forme de culture du temps, au sens d’un “temps culturel” et d’un “temps vécu” comme E.dward Hall le formalisera.

L’apport des études de communication à la recherche en SHS a peut-être manifesté d’emblée ces préoccupations qui ont tranformé la notion essentialisée du temps en temporalités spécifiquement vécues et représentées. Lorque E. Hall analyse, dans La danse de la vie, la diversité de conceptions et d’usages du temps de différentes cultures, il apporte une pierre dans le champ des temporalistes attachés à dégager les rapports que nous établissons avec l’instant, la durée, le programme, le rendez-vous, le calendrier, la mémoire, l’avenir…, avec des paramètres que nous avons conjugués en adeptes d’un système occidental “monochrone” considérant l’écoulement du temps comme un “ruban”, sans comprendre le principe “polychrone” du temps vécu comme un “point” au Moyen-Orient ou en Amérique latine. Puis, E. Hall prolonge ses observations en estimant que les Français sont “intellectuellement monochrones” mais polychrones dans leur comportement…

Les pratiques actuelles du numérique tendraient à conforter cette double compétence si la vitesse n’était venue transformer les échanges en une synchronie généralisée. Le développement du flux tendu et du “juste-à-temps” qui s’affiche en argument promotionnel comme une maîtrise de la gestion du travail et de la marchandisation, l’information en continu comme un dépassement des programmes, la réactivité dans les courriels comme un bénéfice dans les échanges, la disponibilité des outils de communication comme une abolition des contraintes de lieux (et notamment des sphères professionnelle et privée), parmi d’autres facteurs, ont réaffirmé que les pratiques sociales du travail et de la communication tendent vers un point optimal qui serait celui d’une synchronie des temporalités de chacun avec tous et réciproquement.

Mais cette recherche de la synchronie, par la consultation et la production simultanée, par la multiplication des activités en (un) même temps : interroger plusieurs sites à la fois par le multifenêtrage, suivre une réunion en interrogeant son planning ou une conversation en naviguant sur wikipédia, etc. n’est pas la seule issue des temporalités que la connectivité autorise. L’économie de l’attention qui intéresse en premier lieu la consommation est aussi un critère intervenant dans la conception en communication. En opposition à ce temps confondu de la vitesse et de l’urgence dans un même tourbillon, il faut aussi observer que des contre-feux s’allument ici et là : dans les médias avec des revues papier qui trouvent leurs lecteurs, avec des documentaires qui gardent leur public et plus généralement avec le mouvement “slow” qui pourrait n’être qu’un épiphénomène s’il ne tendait à concerner un peu plus de secteurs à chaque saison : du slow food au slow média puis au slow working, la lenteur interroge maintenant la slow communication.

La notion de temporalité a cette faculté de se décliner en pratiques : c’est d’elles qu’il s’agit dans des situations et des figures de communication qu’il nous faut comprendre.

Gérard Régimbeau
Dpt Information-Communication
Chercheur au LERASS-CERIC
Université Paul-Valéry, Montpellier 3